La nef des fous, documentaire : dans le quartier psychiatrique d’une prison


La nef des fous – Résumé

Patrick Lemy et Eric d’Agostino se sont immergés durant deux ans dans la vie d’une prison belge… et plus spécialement dans la section psychiatrique de la prison de Forest, à Bruxelles.

Dans ce quartier fermé placé sous haute sécurité sont enfermés des détenus déclarés “irresponsables de leurs actes” par la justice. Ils ont commis des délits ou des crimes graves, ont parfois tué mais souffrent tous de pathologies psychiatriques qui exigent une prise en charge particulière.

Le documentaire “La nef des fous” leur donne la parole. Ils racontent le quotidien difficile qui est le leur, les écueils de la cohabitation dans des cellules exiguës et leurs espoirs de sortie… Mais sortiront-ils un jour ? Cet univers carcéral à part leur permet-il vraiment d’être accompagnés au mieux ?


RéalisateurEric d’Agostino et Patrick Lemy.
Durée du film minutes.
Note – ★★★★☆
Documentaire pas encore commercialisé.
La nef des fous, Eric D'Agostino et Patrick Lemy

La nef des fous – Critique

La “nef des fous” est un thème ancien dans l’art et dans la littérature. C’est le titre d’un livre de Sébastien Brant au 15ème siècle, qui décrivait différents types de folie et présentait une vision très pessimiste de la nature humaine, comme si elle courait au naufrage. Et en regardant le quotidien des prisonniers filmés dans le documentaire, on a le sentiment diffus d’assister à un naufrage

Patrick Lemy et Eric d’Agostino ont tourné directement dans les cellules, de petites pièces exiguës en piteux état où les hommes vivent à deux ou à trois, dormant dans des lits superposés. Peu d’espace et donc une caméra très proche de chacun, qui nous immerge complètement dans leur récit.

On rencontre Patrick, un homme qui a développé une véritable addiction aux paris hippiques dans un contexte de fragilité psychologique globale. Il a sombré dans la délinquance et les escroqueries pour satisfaire son besoin irrépressible de jouer. Assommé par les médicaments, il a la voix traînante et décrit la prison comme “un enfer, un mouroir”. Il avoue ne plus savoir pour quelle raison il est là, expliquant que d’un psychiatre à l’autre, on lui découvre toutes sortes de maladies mentales…

Patrick, dans La Nef des Fous d'Eric d'Agostino et Patrick Lémy
Patrick

On rencontre Redouane, un homme en colère qui “pète des câbles” comme il dit et aime écouter télévision et rap dans sa cellule. Il y a aussi Jean-Marc, accusé de harcèlement par son ex-compagne, pour qui l’imagination rime avec évasion. Comme il l’explique poétiquement, il faut, comme Robinson Crusoé, s’inventer un Vendredi pour survivre.

Jacques est peut-être le plus surprenant. C’est un homme à l’attitude paisible, qui s’exprime bien, avec une douceur naturelle. Il avoue ne pas aimer le bruit et avoir du mal à supporter les troubles dont souffrent certains détenus, leur saleté et la promiscuité lorsqu’il doit partager sa cellule avec ces personnes. Et puis, Jacques finit par expliquer sans se départir de son calme comment il a poignardé quelqu’un à de multiples reprises suite à des bouffées délirantes. Il était alors persuadé qu’on lui voulait du mal et qu’un vaste complot se tramait contre lui.

Son témoignage révèle toute l’ambiguïté de la situation de ces prisonniers : leurs pathologies sont parfois invisibles lorsqu’ils ne sont pas “en crise” ou lorsque les médicaments les assomment… et pourtant, ils sont potentiellement dangereux pour la société. C’est l’exemple étonnant de Jacques qui parle d’un détenu persuadé que le juge d’instruction lui envoyait des ondes négatives par le radiateur, commentant “Ce n’est pas de sa faute”, quand lui-même souffre de paranoïa.

La question des médicaments occupe une large place dans le documentaire : on entend Redouane se vanter “d’avaler les Tranxène 500 comme des M&M’s”, Patrick qui peine à articuler tant il est assommé par une véritable camisole chimique… et l’on assiste à la distribution des médicaments qui, je l’avoue, m’a vraiment fait penser à une scène du film Vol au-dessus d’un nid de coucou. Le chariot recouvert de piluliers, la porte des cellules qui s’ouvre en grinçant et les prisonniers qui viennent un par un avaler leur dose sous le regard vigilant du personnel…

On ressent aussi face à ces détenus un terrible sentiment d’abandon. Peut-être parce que le personnel n’est presque pas filmé (ils se seraient opposés à apparaître dans le documentaire). Mais aussi pour d’autres raisons :

  • Tous ignorent si et quand ils sortiront. Une commission se réunit deux fois par an pour statuer sur leur maintien en détention ou sur une éventuelle sortie mais ils n’ont aucune perspective d’avenir.
  • Leur quotidien est pauvre en stimulations. Ils peuvent travailler… mais la tâche, rébarbative, consiste à retirer des petits anneaux de plastique d’une tige, un travail qui fait mal aux doigts et est payé une misère, décourageant pour certains qui ont le sentiment d’être exploités.
  • Leur vie est un désert affectif. Bien sûr, il y a certaines personnes humaines parmi le personnel comme Jean, un surveillant qui a l’air aussi dérouté que les prisonniers quand il s’agit d’expliquer pourquoi ils sont si peu rémunérés et pourquoi ils doivent absorber tant de médicaments. Mais on ressent un grand manque de contacts chez les détenus et le personnel montré à l’écran leur adresse parfois à peine la parole.
Jean, surveillant de prison dans le documentaire La Nef des Fous
Jean

Patrick confie que cet univers si coupé de la réalité occasionne une véritable peur de la sortie. Il raconte un jour où il est sorti et s’est retrouvé totalement dérouté et apeuré par la débauche de couleurs qu’il voyait autour de lui, la vitesse du train qu’il empruntait, la mixité… Bref, le monde extérieur l’effrayait. En entendant ces propos, on se demande si ces quartiers psychiatriques de prison, dramatiquement touchés par le manque de moyens, ne font pas plus de mal que de bien. Et en même temps, que proposer comme alternative ?

Il n’y a pas de voix-off dans “La nef des fous”, le documentaire vous laisse décider par vous-même ce que vous pensez de la situation. C’est court mais poignant et tristement révélateur des carences d’un système en mal de moyens. Si vous vous intéressez au thème de la justice ou de la maladie mentale, je pense que ça ne vous laissera pas indifférents !


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