Nuremberg face à l’histoire, François Delpla : une analyse à froid du procès de Nuremberg


Nuremberg face à l’histoire – Résumé

Publié 60 ans après le début du procès de Nuremberg et révisé en 2015, le livre de François Delpla porte un regard critique sur ce que cette procédure judiciaire hors norme nous a appris de l’histoire du troisième Reich.

Soulignant les aspects marquants comme les faiblesses du procès, l’historien revient sur le système de défense de chacun des accusés, sur les temps forts des audiences et sur les ombres qui ont plané au-dessus des débats.

S’appuyant à la fois sur les comptes-rendus des audiences, sur le journal tenu par le psychologue des prisonniers et sur des documents complémentaires, François Delpla met en lumière les non-dits et les éléments qui, parfois, au fil des décennies, ont eu tendance à être laissés de côté par ceux qui se sont intéressés au procès de Nuremberg.


Auteur.
Taille du livre450 pages.
Note – ★★★★☆
Nuremberg face à l'histoire, François Delpla

Nuremberg face à l’histoire – Critique

J’ai acheté le livre Nuremberg face à l’histoire à un moment très particulier : le lendemain de mon retour de Nuremberg, un voyage qui ne laisse pas indifférent et au cours duquel j’ai pu visiter le Palais de Justice et la salle d’audience ayant accueilli le célèbre procès. Cette visite m’a interpellée car le musée du Palais de Justice ne présente pas le procès de Nuremberg comme un procès parfait, contrairement à ce qu’on lit souvent – y compris dans nos cours d’histoire à l’école.

Ce procès apparaît comme exemplaire à de nombreux égards : d’abord, il reste évidemment associé à la satisfaction “émotionnelle” de voir des criminels jugés et condamnés ; ensuite, il a permis de réunir plusieurs pays victimes pour juger côte à côte les bourreaux malgré les divergences susceptibles d’exister entre ces grandes puissances… Néanmoins, c’est aussi un procès qui présente des faiblesses et qui, finalement, offre une certaine vision du nazisme qui n’était pas et ne cherchait pas à être complète.

“On s’est surtout préoccupé de trouver, dans le comportement des collaborateurs de Hitler, la preuve de leur participation à une conspiration, sans s’intéresser de façon soutenue à l’entreprise nazie elle-même, autrement dit sans chercher à écrire l’histoire de la conspiration et à dater l’enrôlement de chacun des conjurés” (François Delpla).

Le procès de Nuremberg lui-même est très connu, il a été beaucoup décrit et commenté dans des livres et des reportages et ça en rend l’analyse d’autant plus passionnante et nécessaire.

On s’aperçoit d’abord que l’organisation d’un tel procès ne coulait pas de source, certains dirigeants – Churchill pour ne pas le citer – ayant d’abord affiché clairement le souhait que les responsables nazis soient fusillés. C’est le gouvernement américain qui insiste sur la nécessité d’une “procédure juste, mais aussi rapide et aussi expéditive que possible”.

L’utilité du procès n’est pas seulement le jugement, c’est aussi de permettre à la vérité d’éclater dans un contexte où elle ne pourra pas être contestée par la suite. À cette époque de l’histoire, il n’est pas encore question de négationnisme mais déjà, on a conscience de l’importance de prouver la véracité des faits reprochés aux nazis :

“Notre accusation doit reposer avant tout sur les faits et la vérité […]. Nous ne devons pas oublier que, quand les plans nazis ont été impudemment proclamés, ils étaient si extravagants que le monde a refusé de les prendre au sérieux. Si nous ne consignons pas ce que fut ce mouvement avec clarté et précision, nous ne pourrons blâmer les générations futures si, lorsque la paix régnera, les accusations générales émises pendant la guerre leur paraissent incroyables. Nous devons établir des faits incroyables au moyen de preuves crédibles”.

Les accusés du procès de Nuremberg
Les accusés du procès de Nuremberg

Le paradoxe de cette déclaration, c’est que finalement, le procès de Nuremberg n’a pas tant décrypté la machine nazie qu’on aurait pu s’y attendre. François Delpla souligne en particulier une vision assez manichéenne du regard avec, d’un côté, des dirigeants qu’on accuse d’avoir comploté pour commettre des meurtres de masse et de l’autre, des exécutants à qui l’on reproche de ne pas avoir su “prendre conscience de l’illégalité de ce qu’on [leur] demandait”.

C’est d’ailleurs sur ce flou que certains inculpés ont joué leur ligne de défense, en prétendant ne pas avoir été dans “le secret des Dieux”, n’avoir rien su du génocide. Même Göring est passé par là, c’est dire… Il n’a pas sauvé sa tête mais il a essayé, tout du moins, de sauver son image.

“Croyez-vous que j’aurais cru quelqu’un qui serait venu me dire qu’on faisait des expériences de congélation sur des cobayes humains ou qu’on faisait creuser aux gens leurs propres tombes et qu’ils y étaient jetés par milliers ? […] J’ai écarté ça en haussant les épaules, en me disant que ce n’était que de la propagande ennemie” (Hermann Göring)

Albert Speer, l’architecte d’Hitler, a lui aussi toujours affirmé qu’il ne savait pas. Au cours des débats, on a eu tendance à faire de lui une sorte de modèle qui a su faire preuve d’un libre arbitre et avoir un regard critique sur le nazisme après y avoir sauté à pieds joints. Dans toute “sale histoire”, il faut des modèles de repentance, après tout : “On a besoin d’un Speer coupable avec de larges circonstances atténuantes […] pour justifier la condamnation à mort de ceux qui ont maintenu leur ‘loyalisme'”, analyse François Delpla.

C’est un contrepoids très intéressant à la vision positive qu’Albert Speer a essayé de donner de lui-même, notamment dans ses mémoires. On rappelle par exemple qu’il a été pris à témoin dans un discours d’Himmler parlant de l’extermination des Juifs : il a eu beau affirmer par la suite qu’il n’était pas présent dans la salle, que c’était une erreur commise par Himmler, difficile de continuer à prétendre n’avoir rien su du génocide…

Dans Nuremberg face à l’histoire, François Delpla revient aussi sur la façon dont les accusés ont été “choisis” parmi tous les noms qui circulaient, certains devenant des sortes de représentants de ceux qui n’étaient plus là (Fritzsche, par exemple, “représentait” le ministère de la propagande à la place du grand absent, Joseph Goebbels, qui s’était suicidé en mai 1945). Le choix pourrait aujourd’hui, avec le recul historique, s’imposer comme une évidence mais le livre rappelle justement qu’à l’époque, on ignorait beaucoup de choses sur les mécanismes du génocide.

L’historien décortique ensuite l’acte d’accusation puis les débats eux-mêmes ou du moins, leurs moments marquants. On découvre ainsi qu’au-delà des débats et du verdict, c’est véritablement une façon d’écrire l’histoire qui s’est jouée à Nuremberg, notamment sur la manière même de traduire le terme “Endlösung der Judenfrage” (qui est aujourd’hui communément traduit par “Solution finale de la question juive”). Était-il initialement question d’une extermination ou d’un déplacement des populations ?

Des épisodes marquants de l’histoire sont décortiqués (Nuit des longs couteaux, la thèse du suicide d’Himmler qui reste très controversée mais arrangeait beaucoup de monde, etc).

Le livre de François Delpla est très pédagogique mais mieux vaut néanmoins avoir quelques connaissances sur le procès de Nuremberg et sur la Seconde Guerre Mondiale elle-même avant de se plonger dans la lecture. Une chronologie au début du livre permet cependant de rappeler les jalons historiques marquants.

La vision du nazisme qui ressort du livre Nuremberg face à l’histoire nous rappelle le risque qu’il peut y avoir à trop simplifier l’histoire : on peut avoir vite fait de tomber dans la caricature de situations qui sont en réalité infiniment complexes.

C’est aussi une profonde incitation à multiplier les sources et à garder un regard critique quand on s’intéresse à l’histoire. C’est toujours ce qui me fait peur quand je lis un livre ou regarde un documentaire sur la Seconde Guerre Mondiale pour en parler sur le blog : ce n’est, à chaque fois, qu’un regard très partiel que d’autres sources sont susceptibles de venir transformer.

Par exemple, si on se limite au livre d’Albert Speer, on a l’impression que la figure de Hitler est finalement très simplette, alors qu’à Nuremberg, le témoignage de Jodl – qui, malgré son rôle dans le Troisième Reich, était reconnu pour son talent militaire – décrit au contraire Hitler comme “un grand chef, comme on en trouve peu. Ses connaissances, son intelligence, sa rhétorique et sa volonté lui assuraient le dernier mot dans toutes les discussions”.

Alors lisez, lisez mais surtout, continuez à lire si vous vous intéressez à une période historique, quelle qu’elle soit !


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