Retour à Lemberg, Philippe Sands : une enquête familiale qui rejoint la grande Histoire


Retour à Lemberg – Résumé

Philippe Sands, avocat ayant été impliqué dans la création du Tribunal pénal international, est un jour invité à donner une conférence à l’Université de Lviv en Ukraine. Il se trouve que c’est précisément dans cette ville qu’est né son grand-père, Leon Buchholz.

Sands sait simplement que Leon a quitté Lviv un jour de 1939 pour s’installer à Paris… mais le vieil homme, désormais décédé, a toujours refusé de s’exprimer sur les circonstances exactes de son arrivée en France.

C’est en enquêtant sur la ville pour préparer sa conférence que Philippe Sands découvre à quel point elle a joué un rôle fondamental dans son histoire familiale… et constate que s’y sont croisées deux des plus grandes figures du droit international : Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin, tous deux impliqués dans le procès de Nuremberg et qui ont initié un débat riche de conséquences sur les notions de « crime contre l’humanité » et de « génocide »…


Auteur.
Taille du livre540 pages.
Note – ★★★★☆
Retour à Lemberg, Philippe Sands

Retour à Lemberg – Critique

Retour à Lemberg est une histoire de famille autant qu’une contribution à la Grande Histoire… et sans être historien, Philippe Sands a mené une enquête extrêmement rigoureuse et documentée, fraîchement récompensée par le Prix du Meilleur Livre Étranger dans la catégorie essai.

Tout commence par une invitation. L’auteur, avocat, a participé à la création de la Cour pénale internationale, qui est amenée à juger les accusés de crimes de guerre, de génocide, de crimes contre l’humanité ou encore de crimes d’agression. On le sollicite pour intervenir à l’université de Lviv, en Ukraine, où il doit donner une conférence sur les origines du droit international.

Lviv n’est pas une ville ordinaire car « elle a changé huit fois de mains entre 1914 et 1945 », explique Philippe Sands. Les habitants ont ainsi vécu à Lviv, Lwów, Lvov ou Lemberg selon l’identité du pays qui contrôlait la ville… et ont changé de nationalité au gré des tumultes de l’histoire. Lviv n’est pas une ville ordinaire pour une autre raison : c’est là qu’est né Leon Buchholz, le grand-père de Philippe Sands.

Si l’auteur garde des souvenirs de ce grand-père, qui l’a encouragé à étudier le droit, il ne peut que reconnaître que Leon se montrait très mystérieux concernant son passé : « c’était un temps d’avant Paris, un temps dont il ne fallait pas parler en ma présence ou évoquer dans une langue que je pouvais comprendre. Aujourd’hui, plus de 40 ans après, je me rends compte un peu honteusement que je n’ai jamais posé de questions sur leur enfance », explique Philippe Sands en évoquant Leon et son épouse, Rita.

De lui, il ne connaît finalement que peu de choses : il se souvient d’un appartement peu joyeux, où régnait une certaine tension et autour duquel planaient bien des mystères : comment Leon gagnait-il sa vie alors qu’il ne semblait pas avoir de travail ? Pourquoi avait-il quitté sa ville d’origine, Lemberg, pour s’installer à Vienne puis à Paris, en 1939 ? Pourquoi est-il arrivé à Paris seul, alors qu’il s’était marié avec Rita en 1937 et était déjà papa d’une petite fille, Ruth (la mère de Philippe Sands) ? Pourquoi a-t-on retrouvé dans ses papiers un passeport établi par le Reich allemand et estampillé d’une croix gammée ? Et pourquoi existe-t-il une photo de Leon en compagnie du général De Gaulle, prise en 1944 ?

Alors ce Retour à Lemberg s’impose rapidement comme une occasion de percer certains secrets de l’histoire familiale. Au début, j’ai eu du mal à me plonger dans le récit… comme souvent avec les histoires de famille. Pour l’auteur, chaque « personnage » est un être de chair et de sang, facile à visualiser. Pour nous lecteurs, il s’agit de pénétrer dans une famille qui n’est pas la nôtre, de retenir des gens et des relations dont on ne sait rien… et sans arbre généalogique à l’appui, la tâche est parfois fastidieuse !

Au fil des pages, on découvre peu à peu ce qu’ont vécu les habitants de Lviv, sans cesse dépossédés de leur identité collective à chaque fois que la ville changeait de mains, tour à tour polonais, allemands, apatrides… On découvre les persécutions nazies et leurs conséquences, sur la famille de Leon et sur le peuple de Lviv dans son ensemble.

Après un premier chapitre consacré à Leon, on découvre le parcours de deux autres hommes qui, eux aussi, ont évolué à Lemberg… et dont les destins se sont entrecroisés jusqu’à un « affrontement » idéologique riche de conséquences sur le droit international. Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin. Ils ont tous deux été impliqués à des degrés différents dans le procès de Nuremberg et ont défendu deux visions différentes d’une même question : comment la justice peut-elle protéger les individus quand ceux-ci sont persécutés pour leur appartenance à un groupe ?

La question était évidemment centrale quand il a fallu juger les crimes commis par les nazis… mais elle est toujours aussi centrale à notre époque.

Selon Lemkin, il faut avant tout que le droit protège les groupes car les gens se retrouvent persécutés en raison de leur appartenance à un groupe, il propose donc la création de la notion de « génocide »… et s’intéresse à la responsabilité de l’Etat lui-même lorsque le massacre d’un groupe survient.

Pour Lauterpacht, il faut au contraire protéger l’individu (et considérer sa responsabilité individuelle quand il se rend coupable d’actes criminels)… car on risquerait, dans le cas contraire, de monter des groupes les uns contre les autres.

Mais avant que le procès de Nuremberg ne vienne cristalliser toute la richesse de l’opposition entre ces deux visions (dont découle, au moins en partie, le droit international moderne), Retour à Lemberg se penche sur des figures qui ont nourri l’histoire. On retrouve par exemple le personnage de Hans Frank, gouverneur général de Pologne ayant mis en place la « Solution finale » sur son territoire, vu à travers des documents historiques mais aussi à travers le témoignage de son fils Niklas que Philippe Sands a rencontré.

J’avais déjà évoqué Niklas sur le blog, un homme capable de parler sans concession des crimes de son père. J’ai retrouvé cette même impression de franchise à travers le livre de Philippe Sands. Niklas Frank raconte par exemple qu’il se souvient très bien de sa dernière visite à son père, avant que celui-ci ne soit condamné à mort et pendu.

« – Il a dit ‘dans deux ou trois mois, nous célébrerons Noël à Schliersee, à la maison, et nous serons tous très heureux ensemble’. Je me disais, mais pourquoi mens-tu ? J’étais au courant, mes amis à l’école en parlaient, je savais ce qui allait se passer. Il ne faut jamais mentir à un enfant de sept ans ; ce n’est jamais oublié. […]

Je n’ai pas dit au revoir. Le tout n’a pas duré plus de six ou sept minutes. Il n’y a pas eu de larmes. J’étais vraiment triste. Non pas parce qu’il allait être pendu, mais parce qu’il m’avait menti ».

Je ne le savais pas avant de lire Retour à Lemberg mais Philippe Sands et Niklas Frank sont allés ensemble dans la salle d’audience 600 où a eu lieu le procès de Nuremberg… et où j’ai moi-même mis les pieds en 2017. Puis ils sont allés ensemble à Cracovie, au château du Wawel où Hans Frank avait établi ses quartiers pendant la guerre… et que j’ai visité la même année. Étrange parallèle et il faut admettre qu’avoir vu certains lieux « en vrai » donne une dimension différente à l’histoire.

Impossible de résumer tout ce que l’on apprend dans ce livre, toutes les réactions qu’il suscite, tous les personnages que l’on découvre, qu’ils aient commis des atrocités ou des actes de bravoure. Tous ont joué un rôle dans l’histoire familiale de Philippe Sands ou dans l’histoire collective.

Retour à Lemberg n’est pas un livre d’un abord facile. L’abondance d’informations, de détails, le rend parfois quelque peu indigeste… mais c’est aussi la preuve que la généalogie peut apporter des révélations captivantes qui dépassent de très loin le cadre familial. Et une fois que les « personnages » nous deviennent familiers, on se laisse emporter par l’envie de percer leurs secrets et de réfléchir, avec eux, à la complexité de l’Histoire.


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